«Faciliter l’étude de la musique populaire est un enjeu démocratique»

Entrevue réalisée par Julie Fortier

Publiée dans Sforzando, IX/2, printemps 2005, page 9

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Top of document La branche de la musicologie consacrée à la musique dite populaire doit composer avec des défis importants: littérature peu abondante, transcriptions déficientes, accès aux enregistrements limité, jargon peu établi, spécialistes isolés, etc. Sforzando en a discuté avec PHILIP TAGG, musicologue qui défend la cause depuis longtemps et professeur titulaire à la Faculté.

Sfz : Que pensez-vous de la place qui est faite actuellement à l’étude de la musique populaire dans les universités

P. Tagg: Étrangement, je crois que les spécialistes de la musique populaire souffrent du fait que celle-ci touche à plusieurs aspects de la société. Puisque la musique populaire peut s’inscrire dans le cadre d’études en communication, en anthropologie, en musique, en sociologie… chacun de nous se retrouve isolé et seul avec une matière incroyablement volumineuse. Vous vous rendez compte qu’il faut que je connaisse un peu de tout : de Céline Dion jusqu’au métal extrême d’avantgarde, en passant par l’électropunk, Frank Zappa et la musique de films d’horreur, sans compter le folklore – aussi musique populaire – comme des chansons irlandaises ou d’Afrique de l’Ouest. C’est comme demander à un musicologue «classique» de pouvoir commenter tout ce qui a été composé à partir des motets français du Moyen Âge jusqu’aux dernières créations électroacoustiques ! Je crois que pour contrer cet isolement, il faut miser sur une approche multidisciplinaire et favoriser le plus possible les échanges entre facultés. L’étude de la musique populaire s’inscrit bien dans un programme d’études culturelles ou d’études des médias, par exemple.

Top of document   Sfz: Croyez-vous que les défis que comporte l’étude de la musique populaire proviennent principalement du fait que cette discipline est relativement récente ou, du moins, que les musiques étudiées le sont ?

P. Tagg: Une grande partie du problème réside dans les contraintes entourant l’utilisation d’enregistrements qui sont régis par des droits d’auteur. Dans mon cours Histoire de la musique populaire anglophone, par exemple, pour être en mesure d’évaluer équitablement les étudiants sur leurs connaissances, je dois pouvoir leur donner un accès égal à environ 16 à 18 heures de musique. La plupart de ces extraits musicaux sont régis par des droits d’auteur. Si l’on est chanceux, on peut peut-être retrouver deux ou trois de ces extraits sur un même disque. Mais disons que cela équivaut à environ 4 000 $ de disques. Je ne peux demander aux étudiants de tous se les procurer ! Et est-ce réaliste de même songer qu’une bibliothèque pourrait les acheter, en nombre suffisant, pour que tous les étudiants y aient accès ? Et cela, c’est sans compter les heures de recherche nécessaires lorsque l’on essaie de se renseigner pour savoir qui détient quels droits – le compositeur, l’auteur, l’éditeur, le distributeur…!

Les droits d’auteur restreignent aussi la possibilité de transcrire des pièces musicales. Dans le cadre de ma thèse de doctorat, j’ai décortiqué le thème musical de la série télévisée américaine des années 1970 Kojak. Pour obtenir le droit de publier ma transcription de ce thème, j’ai consulté un avocat qui m’a suggéré d’invoquer l’accord d’Helsinki et la libre circulation de l’information ! Toutes ces démarches pour publier un extrait d’une musique que quelque 100 millions de personnes avaient déjà entendue! C’est déplorable. Un étudiant qui aspire à composer pour la télévision ou le cinéma doit avoir accès à des transcriptions, à des exemples. L’International Association for the Study of Popular Music, au sein de laquelle je suis impliqué depuis sa fondation en 1981, a tenté à plusieurs reprises de rencontrer des intervenants de l’industrie du disque pour discuter de ces difficultés, mais en vain..

Top of document   Sfz : Un autre problème majeur auquel les spécialistes de la musique populaire font face est le manque de vocabulaire pour définir des formes musicales nouvellement abordées ?

P. Tagg : Oui, cela provient sans doute du fait que chanter un exemple musical pour expliquer un concept est nettement plus efficace que de trouver des mots pour l’identifier ! Par exemple, si j’étudie en classe l’impact d’une publicité télévisée, je n’ai qu’à chanter le jingle aux étudiants et ils sauront tout de suite de quelle pub je parle. Cependant, il est nécessaire d’établir un langage pour nommer ce jingle et cela, en raison du pouvoir incroyable de ce court extrait de musique. Après tout, ce court extrait musical nous fait consommer. Il nous transmet des valeurs. Il essaie de nous dicter une façon de penser. C’est la même chose au cinéma. Dans mon livre Ten Little Title Tunes, j’explique que la musique au cinéma dicte au spectateur ce qu’il doit penser de tel personnage ou de telle scène. Par exemple, on voit à l’écran un paysage bucolique, sans voir de personnage. On ne sait pas si, au plan suivant, on apprendra que ce paysage est un lieu de villégiature et l’on y verra une famille en vacances ou, au contraire, on apprendra qu’il n’y vit plus personne en raison d’une catastrophe nucléaire. C’est la musique qui nous l’indiquera.

La musique est de plus en plus présente dans nos vies. Il a été établi que l’être humain entend en moyenne trois heures et demie de musique par jour – déjà, s’il écoute deux heures de télé par jour, il entend une heure de musique. Or, puisque l’on enseigne aux citoyens à être critiques face à ce que les politiciens disent, on doit accorder la même importance aux valeurs et aux attitudes qui sont véhiculées par la musique. Et pour pouvoir être critiques face à la musique qu’ils entendent, les gens doivent être en mesure de reconnaître et de nommer les éléments qui la composent. Dans une société démocratique, c’est aussi crucial que d’être capable de décortiquer les discours électoraux.

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